Les enfants au temps de la pandémie
La Covid-19 qui se répand actuellement serait sans danger pour les enfants. En effet, on compte parmi les rangs des plus jeunes peu de malades et très peu de morts. Cette constatation, initialement rassurante, était sans compter les bouleversements profonds des sociétés qui ont fait le choix de confiner chez elle leur population, soit environ la moitié de la population mondiale.
L’organisation des familles, des
liens sociaux, du rapport à notre rôle social (travail, emploi, implication
associative), des structures sanitaires et médico-sociales s’est retrouvée
profondément affectée. Ce bouleversement social se fait toujours au détriment
des plus fragiles, en particulier les enfants.
Si les services d’urgences
hospitalières ont vu leur fréquentation par les enfants drastiquement réduite ces
dernières semaines, on peut voir aujourd’hui la souffrance cachée derrière
cette trompeuse accalmie.
Après huit semaines de
confinement, les parents épuisés, à bout, angoissés viennent chercher à l’hôpital
l’aide qu’ils n’ont pas pu trouver ailleurs.
Les nouveau-nés pleurent. Tous
les nouveau-nés pleurent, certains plus que d’autres. Ceux-là ont besoin, plus
que les autres peut-être, de parents attentifs et disponibles, de parents qui
peuvent trouver dans leur réseau familial, amical ou parmi les professionnels
de la petite enfance, l’écoute bienveillante qui leur permettra de mettre à
distance leurs angoisses et leur découragement pour revenir vers leur enfant. A
défaut de pouvoir faire face, les parents pourront confier l’enfant pendant
quelques heures à ses grands-parents ou à l’amie proche. Sortir, prendre l’air,
profiter d’un thé chez la copine ou faire un achat à la boutique du coin sont
autant de ressources pour les parents. Plus rien de tout cela n’est possible
depuis huit semaines.
Le séjour en service de Maternité
permettait – autrefois- à la jeune mère, aux jeunes parents, de côtoyer les
professionnels de santé qui favorisent la rencontre avec leur enfant. L’idéal
de l’enfant s’accorde avec le réel par un temps de compréhension, d’adaptation.
La physiologie de l’enfant, ses rythmes de sommeil, de mises au sein, ses
pleurs nécessitent une lecture, une mise en mots par la sage-femme,
l’auxiliaire de puériculture, le pédiatre. Aujourd’hui, les pères ne sont plus
admis dans les services de Maternité et les mères n’ont qu’une hâte :
rentrer chez elles dès les 48 heures minimales écoulées. En 48h, la douleur de
l’accouchement, les bouleversements physiques et émotionnels de
« naissance » de cette mère, l’accordage (bonding) à l’enfant doivent
être résolus dans la solitude, ou pire, l’illusion du contact maintenu à
travers un écran. Le cérémonial de la visite de la famille plus ou moins
élargie, discutable en ce qui concerne la prise en compte des besoins
prioritaires du bébé et de sa mère, est annulé. Comme la mort des plus vieux,
la naissance des petits se vit dans une relative solitude, une hâte coupable,
une insécurité inouïe.
Plus fragiles encore sont les
nouveau-nés prématurés. Plus vulnérables sont leurs parents, frappés de plein
fouet par une naissance inattendue, culpabilisés de qu’ils auraient commis une
quelconque faute, donnant la vie à un enfant « délégué » au milieu
médical, dont la survie est parfois incertaine et la vie future conditionnée. Cette
période oblige les services de soins à
limiter les visites à un seul parent par jour. Les parents sont devant une
sorte de choix de Sophie, le père ou la mère. L’allaitement maternel, le
soutien mutuel des parents, l’attachement de l’enfant deviennent des sujets
secondaires. Les parents sont mis devant une concurrence : aujourd’hui, le
jour de papa, demain, le jour de maman. Impensable.
Les recommandations nationales
ont fait déserter des services de néonatalogie les soignants « non
indispensables », psychologues et pédopsychiatres. Quelle aberration.
Puis ensuite, confinés dans nos
logements, parents, soignants entendons en boucle sur les chaînes info des
prédictions au pire catastrophiques, au mieux incertaines : mortalité dans
les EHPAD, crise économique, divertissements interdits, vacances compromises,
perte d’emploi évoquée. Les plus fragiles sur le plan social seront
probablement les plus durement touchés.
Ces mauvaises nouvelles
infiltrent tous les canaux de nos communications habituels nos réseaux sociaux,
nos journaux et mêmes nos communications familiales.
L’inquiétude des parents n’est
pas de nature à rassurer les enfants nouveau-nés. Les parents confinés passent
24h par jour en présence de leur petit qui ressent leurs tensions. Cette
relation dont le parent ne peut se soustraire peut devenir une redoutable
violence.
Et l’effort qui nous est demandé
n’est pas du domaine de l’action, mais de l’inhibition de l’action : vous
voulez faire quelque chose d’utile ? Restez chez vous ! Ceux d’entre
nous qui trouvent une résolution des tensions internes dans l’alcool
s’exposeront en premier au passage à l’acte violent.
Et cette violence n’épargne aucun
milieu social. Elle a de nombreuses facettes, de la plus
« acceptable » culturellement à la plus insoutenable, l’infanticide.
Cette période ne nous a pas épargné quelques cas repris dans la presse. Si les
parents ne trouvent pas de recours dans leur entourage pour mobiliser leurs
propres ressources, ils n’auront pas trouvé non plus aisément de soutien auprès
des services médico-sociaux et les PMI, là encore « non
indispensables », ou accessibles seulement par téléphone.
Des soignants ont néanmoins
répondu aux parents des jeunes enfants en cette période : les sages-femmes
et les médecins libéraux généralistes et pédiatres. Mais ils ne peuvent assurer
à eux seuls la totalité des missions de prévention dans le domaine de la petite
enfance.
Beaucoup serait encore à dire sur
les enfants plus grands et les adolescents. La réouverture des écoles est
prévue sans contact entre les enfants et les enseignants, entre les enfants
eux-mêmes, délimités dans des rectangles de peinture au sol, masqués et
séparés.
Les adolescents, qui se
construisent sur le double mouvement de l’appartenance au milieu familial et de
la prise d’autonomie dans les groupes de pairs, sont aujourd’hui privés de
classe, de copains, d’apprentissage de la relation amoureuse. Situation trop
confortable pour ceux qui redoutent la séparation et s’accommodent avec
complaisance à cette situation (phobiques scolaires), trop intenables pour les
enfants soumis à la violence de parents dépassés.
La pandémie n’a pas épargné les
enfants, et elle se poursuivra pendant encore de longs mois. Les conséquences
de cette période sur les jeunes enfants ne sont pas encore évaluées. La
prévention, le dépistage et les interventions médico-sociales doivent être
maintenant une priorité pour tous les acteurs de la santé.
Dr LS
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